« Bonsoir ! Je vous en prie, prenez place. Ne vous inquiétez pas si le feu vous parait froid, c’est un effet secondaire commun dans votre état. »
Vous vous asseyez près de ce feu pâle, pas parce que vous vous sentez particulièrement fatigué, mais tout simplement parce que vous ne savez pas quoi faire d’autre. Où êtes-vous ?… Qui êtes-vous ?!
« Je vois votre confusion… Ne vous inquiétez pas ! Elle devrait passer d’ici quelques instants… En attendant, que diriez-vous que je vous raconte une histoire ? »
Vous fixez votre étrange interlocuteur qui vous observe nonchalamment, l’éclat d’intelligence de son regard se reflétant sur ses lunettes délicatement posées sur son nez. Puis vous prenez conscience des éléments composant l’environnement autour de vous deux. Vous voilà à présent assis dans une tente nomade à la décoration riche et foisonnante dans laquelle votre regard se perd sans parvenir à savoir sur quoi l’arrêter.
« Tout ceci ne doit vous paraître qu’être un bric-à-brac inutile… Mais observez donc plus attentivement, vous pourriez y trouver des trésors inattendues. Tenez par exemple, cette pierre blanche ! Perdue entre ce coffre et ce sac de runes, elle ne paye pas de mine. Mais si je vous disais qu’elle abrite en son sein un dragon en sommeille et son trésor… Je vois que j’ai attisé votre curiosité ! Laissez-moi donc vous conter comment cette pierre est-elle entrée en notre possession. »
Notre histoire commence il y a bien longtemps, à la frontière entre les mondes magiques et la réalité que vous connaissez si bien... Mes compagnons et moi-même chevauchions à vive allure, espérant atteindre le passage vers notre prochaine destination avant le lever du soleil. Quand soudain, notre folle cavalcade fut interrompue par un homme en armure…
« Ohé du Chariot ! » héla-t-il. « Le pauvre chevalier que je suis se doit de quémander votre aide… Non loin d’ici se trouve une cave où sommeillait une bête dont on raconte le trésor supérieur à la fortune de six royaumes. Moi et mes frères d’armes avons tenté de l’abattre pour nous emparer de sa fortune. Notre bataille fut longue, mais même si la vaillance ne quittait point nos cœurs, ni nos épées, ni nos lances, ni nos flèches ne percèrent ses écailles. Et ce n’est que de justesse que j’ai pu échapper au sort funeste que connurent mes compagnons… »
« Bien fait pour vous ! » s’esclaffa Drack. « Voilà qui devrait vous apprendre à ne pas titiller l’ours qui dort ! »
« Croyez-moi, nous avons bien compris notre erreur. Mais voilà que maintenant, si personne n’arrête ce dragon, il ne tardera pas a s’en prendre aux villages voisins ! »
Un silence s’installa entre les membres de la caravane. Chacun hésitant pour des raisons différentes à se prononcer sur la marche à suivre. Puis, du fond de la charrette principale, Pythia attira notre attention à tous :
« Notre réussite dans cette entreprise n’est peut-être pas garantie, mais on ne peut nier le développement positif qui pourrait survenir. Faire ce détour pourrait nous permettre d’obtenir des profits d’une nature inattendue ! »
Si les oracles nous encourageaient dans cette direction, il était évident pour la majorité d’entre nous que nous allions les suivre. Et, bien qu’à contrecœur pour certains qui aurait plutôt utilisé la situation pour donner une leçon d’humilité au chevalier, c’est d’un pas décidé que nous prenions donc cette nouvelle direction.
De l’extérieur, la caverne du dragon ressemblait à l’entrée de n’importe quelle grotte banale, quoique bien large. Mais alors que nous progressions à l’intérieur, ses parois se révélèrent être recouvertes de milliers de cristaux. La pureté de ces pierres précieuses réfléchissait à l’infini notre image, dont les regards semblaient nous inciter à faire demi-tour.
Mais il était déjà trop tard pour revenir sur nos pas, et un rugissement terrible retentit dans toute la caverne, amplifié par les cristaux vibrants comme des diapasons, nous faisant aussitôt sortir de notre émerveillement pour nous ramener à la réalité de notre situation plus que précaire.
« Encore des voleurs qui espèrent s’en prendre à mon trésor ? À moins que ce soit encore un délicieux repas…? »
« Noble dragon, si c’est un repas que vous cherchez, peut-être que la nourriture des mortels serait à votre convenance ? » lui répondis-je spontanément, puis plus bas à mes compagnons « J’espère que vous avez sur vous quelques mets propres à le satisfaire à notre place, je ne souhaite pas particulièrement à guider vos âmes depuis un estomac »
Le débat qui en suivit fut certainement aussi productif qu’un groupe de volants piégés dans une toile et dont les vaines agitations ne faisaient qu’attirer plus vite leur prédatrice. Notre prédateur à nous n’étant évidemment pas une noble araignée, mais bien un dragon aussi dangereux qu’affamé… Vous me suivez ?
Alors que chaque pas de l’immense créature faisait tinter les cristaux autour de nous, l’air se réchauffait à mesure qu’il approchait, étouffant notre concentration… C’est alors que sa gueule béante apparus, s’ouvrant dans un sourire satisfait, nous faisant découvrir une rangée de crocs aussi démesurés qu’acérés.
C’est dans ce genre de situation tragique qu’il est généralement temps de mettre la logique de côté et de laisser l’absurde en action afin de nous tirer de ce mauvais pas. Ce dernier prit cette fois-ci la forme d’une pomme… Une pomme bien rouge et alléchante, lancée par Drack, qui atterrit directement dans la gorge du dragon. Ce dernier marqua une pause et… dans toute l’absurdité de la situation, se lécha les babines.
« On dirait bien que ça t’plaît ! » fit remarquer Drack. « Si t’en veux d’autres, on va justement dans le pays d’où ça vient. Un lieu où ils transforment ce fruit en liquide, de l’or pur en bouteille qu’ils appellent Cidre… »
« Je dois goûter ce breuvage sur le champ ! » rugis le dragon. « Félicitations mortels, vous avez gagné quelques jours de répits »
« Mais tu vas avoir besoin d’un guide. Et, si tu pars, qui gardera ta caverne ? » lui fit remarquer Kiyona.
« Tes mots ont du sens, Sauvage, mais tu sous-estimes la magie des dragons. »
C’est alors que, sous nos yeux ébahis, le dragon et sa caverne se mirent à diminuer de taille. D’un pas précipité, nous nous sommes hâté de sortir de cette dernière avant que ses murs ne se referment sur nous. Bientôt, le dragon et sa demeure avaient tellement rétrécis qu’ils pouvaient tenir dans la paume d’une main.
Et avant que notre dangereux mangeur de pomme n’essaie d’en sortir pour à nouveau nous menacer, Achrame se saisit de la pierre et la jeta dans son sac d’âme avant de le refermer.
« Et voilà, vous savez désormais comment cette pierre est arrivée ici et les secrets qu’elle contient. Évidement, le dragon n’a pas trop apprécié ce dernier tour, mais nous versons régulièrement une bouteille de cidre sur sa demeure et cela suffit généralement à l’apaiser. »
Un rire, franc et bruyant sort de votre bouche. Vous sentez soudainement une myriade d’émotions vous parcourir, chacun porteur d’un souvenir que vous savez être les vôtres. Un souvenir de votre vie passée… De votre vie qui s’est désormais achevée, pour commencer un tout nouveau voyage.
« Mais vous semblez à présent prêt à continuer… Bien, donnez-moi votre nom et nous pourrons y aller. »